Eloge de la diversité

Le Monde Economie
06/06/2006

En novembre 2004, Claude Bébéar, président du conseil de surveillance du groupe Axa, remettait au premier ministre Jean-Pierre Raffarin un rapport intitulé « Des entreprises aux couleurs de la France », introduisant l'idée - très controversée - du curriculum vitae anonyme pour lutter contre la discrimination à l'embauche des « minorités visibles ». Longtemps nié, ce phénomène est aujourd'hui au coeur des problématiques de l'entreprise.

L'universitaire Jamila Ysati replace d'abord la question au sein d'une analyse plus vaste, dénonçant la ghettoïsation de la société et mettant en cause la mondialisation et la perte des repères historiques qui poussent les individus à se regrouper « en castes », phénomène « destructeur de lien social (...) et générateur de communautarismes antagonistes ». Ce problème sociétal touche de fait l'entreprise, « champ privilégié de cette socialisation », note l'auteur. Si elle blâme les firmes qui pratiquent la discrimination, Mme Ysati ne dédouane pas les jeunes, qui « s'enferment parfois trop dans des comportements de refus ».

Idée phare de l'ouvrage : la diversification du recrutement des entreprises. « Les jeunes beurs et blacks apportent, entre autres, une salvatrice impertinence », nécessaire à l'adaptation constante des firmes à la « complexité d'environnements fluctuants et interactifs ». La première partie présente un état des lieux peu flatteur. En dépit de la multiplication des gestes des pouvoirs publics - tel que le discret « Forum de la réussite des Français qui viennent de loin » -, la législation peine à défendre les victimes de discriminations, souvent difficiles à prouver. Nourri de témoignages et d'initiatives, l'ouvrage prône la « co-évolution », « plus riche que la simple intégration ». Mais, curieusement, l'auteur explique l'échec scolaire des jeunes blacks et beurs par leur « forme d'intelligence », qui « les prédispose plus à accéder à la connaissance par le concret ». Au risque de conclusions pour le moins discriminantes

Camille Février


  Télécharger le pdf


Une découverte tardive

Le Monde Economie
06/06/2006

Pourquoi le monde du travail est-il impitoyable ? s'interroge Jean-Luc Foucher. Ce diplômé d'HEC a découvert sur le tard les affres de la vie en entreprise. « Il y a quelques années, j'ai moi-même eu l'occasion de vivre directement les grandes manoeuvres utilisées pour provoquer mon départ, plutôt forcé. Licencié, viré, lourdé, explosé en vol... Nul n'est en effet à l'abri de ce phénomène », confie ce cadre jusqu'alors chouchouté par les grandes entreprises. Etre jeté comme un vulgaire salarié « de base » fut, on le comprend, un choc mais aussi une révélation de la violence au travail, du mépris pour les salariés. En particulier « pour les plus vulnérables, les populations les moins qualifiées que la précarité menace après le licenciement, avec les drames silencieux qu'elle entraîne ». D'où ce livre, plaidoyer pour un monde plus juste, une entreprise plus humaine où l'adhésion et le bien-être du salarié seraient considérés comme un actif et un atout de la compétitivité.

Dans la première moitié de l'ouvrage, l'auteur s'attache à dénoncer les comportements impitoyables des « managers guerriers », dans des récits emprunts de beaucoup de naïveté : page 25, Jacques rapporte sa terrible expérience d'un chef autocrate ; page 91, Charles raconte le traumatisme d'une fusion, etc. Dans la seconde, le lecteur bascule dans l'univers idéal de « l'entreprise humainement responsable ». M. Foucher en appelle aux idéaux de la Déclaration des droits de l'homme, aux discours du secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, pour convaincre les dirigeants et les hiérarques de ne pas passer à côté d'une révolution qu'il croit inéluctable, et qui mettrait « l'homme au coeur de l'entreprise ».

On ne doute pas que son licenciement ait permis à l'auteur d'ouvrir les yeux sur une réalité qu'il ignorait. Mais de cette réalité, il ne nous apprend rien de plus que ce que des sociologues de l'entreprise nous ont mille fois raconté et analysé avec autrement plus de profondeur. Quand à sa profession de foi pour un monde plus humain, elle est évidemment bien sympathique mais on peut douter qu'elle ne perturbe la conscience des « managers guerriers ».

Laurence Caramel


  Télécharger le pdf


Le candidat, citoyen et (futur) producteur

Le Monde Economie
06/06/2006

Dans sa forme, l'ouvrage d'Alain Gavand ressemble à l'un de ces innombrables manuels destinés aux cadres ou futurs cadres, truffés de tableaux, de diagrammes remplis de flèches, d'exemples concrets présentés sur fond grisé pour « faciliter la lecture », de renvois à des textes juridiques, de listes de « conseils et recommandations », etc. Au risque de noyer dans leur masse certaines intentions de l'auteur, et c'est bien dommage car elles méritent que l'on s'y intéresse. Telle que cette sévère mise en garde contre la discrimination à l'embauche : l'auteur démonte tout à la fois les mécanismes qui conduisent les entreprises à des pratiques contraires à la loi et les moyens qui permettent d'y remédier. Un autre apport essentiel est le rejet des techniques de recrutement douteuses, dont la graphologie, pourtant encore massivement pratiquée par les recruteurs. Enfin, l'auteur fait prendre un peu d'altitude à l'acte de recrutement lui-même en l'inscrivant dans la stratégie plus globale que les entreprises doivent (devraient ?) déployer en matière de responsabilité sociale : le candidat, placé par définition à la charnière entre la société et l'entreprise, est, lui aussi, une partie prenante dont il faut d'autant plus tenir compte qu'il peut se muer en ressource productive.

Antoine Reverchon


  Télécharger le pdf


Les seniors, un chantier d'avenir ?

Le Monde Economie
06/06/2006

Il est rare qu'un ouvrage apparaisse simultanément comme un manuel de management et un acte de foi. C'est pourtant le cas de ce livre. Son objectif, exposé dès le dos de la jaquette, sonne comme un défi : « Faire évoluer les mentalités des dirigeants et des salariés face à l'allongement de la vie professionnelle ; motiver et mobiliser les salariés seniors ; combattre le dogme de la sous-performance des seniors ; faire travailler toutes les générations ensemble. »

Pour convaincre, les auteurs brandissent l'arme de la nécessité et de l'urgence : le financement des retraites exige l'allongement de la vie professionnelle ; la « fin des préretraites » interdit désormais la solution de facilité ; la pyramide des âges ne permettra pas - contrairement à un cliché extrêmement répandu et dont les auteurs font fort heureusement justice - de remplacer tous les départs en retraite par le recrutement de « jeunes » ; bref, il faudra bien faire avec les salariés âgés aujourd'hui de 50 ans, et qui resteront dans l'entreprise. Et c'est là qu'intervient l'acte de foi, cette contrainte serait plus une opportunité, affirment les auteurs, qu'un handicap. A condition de faire siennes leurs convictions des auteurs : les seniors recèlent des trésors de productivité qui ne sauraient se réduire à la fonction de « tutorat » à laquelle on veut les cantonner ; leurs compétences doivent être entretenues par des formations adaptées, et valorisées par des fonctions ou des postes de travail qui le seraient aussi. L'ouvrage inclut un catalogue de dix « propositions pour favoriser l'activité des seniors » mais aussi le compte rendu de quelques expériences, menées en France et à l'étranger, pour montrer que faire quelque chose est possible.

Force est de constater que le message de ce livre sonne comme un prêche dans le désert : les grandes entreprises continuent, comme si de rien n'était, à utiliser les « mesures d'âge » comme premier outil de réduction de leurs effectifs. Celles-ci continuent à être considérées par toutes les parties - y compris les salariés - comme « les moins douloureuses » et ce même si le financement public n'y encourage plus. Les entreprises n'hésitent pas, en effet, à financer elles-mêmes les préretraites de leurs salariés. Signer un chèque continue d'être un acte de gestion plus simple que de « faire évoluer les mentalités ».

Antoine Reverchon


  Télécharger le pdf


Plaidoyer pour le gestionnaire psychologue

Le Monde Economie
06/06/2006

Stress, discrimination, responsabilité sociale : les managers de demain devront faire face aux nouvelles problématiques du monde de l'entreprise. Si les écoles de gestion mettent l'accent sur la compétitivité et la performance, elles ne les préparent pas ou peu aux conflits humains et sociaux qui peuvent en découler. Cet ouvrage - nourri des contributions de sociologues, psychologues et économistes - présente un concept encore peu répandu en France, le « comportement organisationnel », qui associe l'étude de l'organisation du travail avec celle des relations humaines en entreprise. La discipline conserve son appellation anglophone d'Organizational Behavior (OB).

Selon cette approche, une organisation doit être considérée comme un système social où « l'environnement peut influer sur les comportements des travailleurs plus que les règles et règlements de la direction ». Un aspect que négligerait la division traditionnelle établie par la sociologie du travail entre approche « micro » (l'étude du travail au niveau de l'atelier) et « macro » (la transformation des processus industriels). Entre les deux, les organisations seraient encore trop souvent considérées comme « un simple décor », affirment les auteurs. Seul le sociologue Michel Crozier a contribué à l'élaboration d'une sociologie des organisations, mais en mettant l'accent sur les institutions publiques. De même, la « psychologie industrielle », héritée du taylorisme, est plus un « outil » au service des employeurs ou des salariés qu'une discipline d'analyse scientifique du comportement des hommes au travail. Enfin, les « sciences de gestion », à l'université comme dans les business schools, séparent la « gestion des ressources humaines » de la typologie des organisations. En revanche, la synthèse opérée par l'étude du comportement organisationnel fournirait « au manageur un levier de compréhension et d'action sur son environnement ». Destiné aux étudiants et chercheurs, l'ouvrage reste difficile d'accès pour un lecteur non averti.

Camille Février


  Télécharger le pdf