Faut-il réformer ou se réapproprier le travail ?

Le Monde Eco et Entreprise
30/09/2014

L'esprit de rente a escamoté le travail Dans un récit qui nous ramène au XVIe siècle sur les galions espagnols chargés d'or, avant de nous faire traverser le miroir de Lewis Carroll pour aller à la rencontre de l'étrange Reine de coeur d'Alice au pays des merveilles, Pierre-Yves Gomez raconte la métamorphose du capitalisme qui s'est opérée ces trente dernières années et dont on parle couramment en termes de financiarisation de l'économie.

« Dans la vraie vie » : cette expression est le point de départ de l'essai de ce professeur de stratégie à l'EM Lyon, directeur de l'Institut français de gouvernement des entreprises, et chroniqueur du Monde. L'auteur du Travail invisible postule que la réflexion économique ne devrait commencer que là où commence ce qu'on considère comme « la vraie vie ». Cela permettrait d'éviter ce qui s'est passé ces dernières années, à savoir que toutes les parties prenantes de l'entreprise ont perdu de vue la réalité du travail, ce travail matériel, « avec sa sueur et ses satisfactions », parce qu'il a été traduit en données quantifiables pour « une économie chiffrable du profit au service de la rente ».

C'est, en effet, pour répondre à une promesse de rente généralisée que l'économie s'est financiarisée, explique-t-il. La réalité du travail a alors été traduite en chiffres pour en faciliter le pilotage à distance par les décideurs. Les grandes organisations sont devenues des « mécaniques abstraites » et le travail humain est désormais invisible.

L'épargne des ménages s'est transformée comme « autant de petites particules aimantées vers les marchés financiers », donnant naissance aux géants de l'économie financiarisée. Entre 1992 et 2010, les cent premières entreprises cotées sur la place Paris Euronext « ont capté 98 % des levées de fonds pratiquées sur le marché (...). En Europe, 250 entreprises cotées ont absorbé 95 % des financements », affirme-t-il.

L'épargne ainsi concentrée entre quelques mains, l'intérêt de la majeure partie de la population est devenu celui de « faire pression pour maximiser le profit [de ces entreprises] et donc exploiter le travail ». Il démontre ainsi comment la spéculation sur les marchés financiers, souvent présentée comme la cause de la crise, est d'abord une conséquence de l'économie de la rente de masse.

Le travail traduit en mesures comparables entre toutes les entreprises a facilité la compétition spéculative... avec succès. Il est, au passage, devenu invisible, alors qu'il est la source de la création de valeur !

Pour sortir de ce piège spéculatif, Pierre-Yves Gomez propose d'aborder l'économie comme un organisme vivant, de cesser de fuir le travail « comme la peste », de reconnaître le travail vivant et de le réaffirmer comme « le fondement de notre communauté ».

(« Le Monde Eco & entreprises » du 19 mars 2013.)

Attention ça brûle ! Après le spleen et la neurasthénie, voici le burn-out, nouvelle « pathologie de civilisation », comme la désigne Pascal Chabot dans un bel essai tout en excursions philosophiques et littéraires. Ce sont encore les grands textes de la tradition qui offrent les meilleures pistes pour comprendre cette maladie de l'âme et du corps.

Comme l'acedia, traduite par « ennui » ou « paresse », qui menaçait les moines au Moyen Age, cette fatigue dévastatrice est une crise des « croyants », de ceux qui sont fidèles, à Dieu, au système, à l'entreprise. Elle signifie la soudaine perte de sens. « Les personnes affectées furent consciencieuses, ardentes, dures à la tâche, écrit le philosophe. C'est d'ailleurs en partie leur problème. »

Spécialiste de l'oeuvre de Gilbert Simondon (1924-1989), penseur de la technique, l'auteur pointe une époque prométhéenne, placée sous le signe de la combustion. Si le feu intérieur, qui valait force et assurance, était autrefois le privilège des élus, aujourd'hui, « les ascètes, les saints, les sages, les philosophes, ceux qui faisaient profession de s'exposer au risque de surchauffe, de folie et de délire, ont perdu le monopole de l'excès ». Embrasement, le burn-out est une révolte contre la froide logique de la technique. A nous de restaurer l'équilibre de la tiédeur ?

(« Le Monde des livres », 11 janvier 2013.)

Emploi : un livre « couteau suisse » pour les DRH Les yeux rivés sur un taux de chômage qui refuse de fléchir, les économistes, conscients des milliards d'euros investis chaque année pour le faire diminuer, mettent à plat leurs connaissances, font l'état des lieux du marché de l'emploi, identifient les points de blocage, affinent leurs analyses non plus sur les sorties de crise mais sur les « entrées de l'emploi ».

Retour historique, vulgarisation, comparaison européenne, L'Adieu au chômage est « le » manuel pour faire le point. Ouvrage pluridisciplinaire qui réunit les derniers travaux des chercheurs, il donne les clés pour y voir plus clair sur le chômage et l'emploi afin de définir plus efficacement de nouvelles politiques en la matière. Qu'est-ce qu'un chômeur ? Que vaut la mesure du chômage ? Quel bilan des politiques de l'emploi ?

Bénédicte Reynaud, du CNRS, relate, par exemple, comment la construction de la catégorie « chômeur » a laissé à l'écart des statistiques, durant des années, le travail occasionnel et le sous-emploi. Ce que l'Insee a baptisé depuis le « halo du chômage » : à l'orée de la crise, en 2007, 768 000 personnes ont ainsi échappé aux politiques de l'emploi conçues pour les chômeurs. Un temps précieux a été perdu.

Dans le même ouvrage, l'économiste Yannick L'Horty, de l'université Paris-Est, constate que les politiques de l'emploi en France n'ont empêché ni la hausse du taux de chômage ni la précarisation des populations les plus vulnérables.

Il propose ainsi de remettre en question « la stratégie d'empilement des actions qui caractérise les politiques de l'emploi, (...) [dont les] limites deviennent patentes, écrit-il. Quand il existe déjà 40 formules de contrats aidés, il est plus difficile de trouver des candidats pour le 41e dispositif. »

Yannick L'Horty explique de ce fait la faible montée en puissance des récents dispositifs (emplois d'avenir, contrats de génération, crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi). « Dans un contexte de crise longue (...), il faut considérer l'architecture des mesures existantes de façon globale », suggère-t-il, afin que les dispositifs trouvent leur place et rencontrent leur public. L'approche globale, l'allégement du « millefeuille institutionnel » sont deux recommandations communes à de nombreux économistes, qu'ils prônent des mesures pour attendre la croissance ou bien de nouvelles formes de partage du travail, précaires ou pas, pour retrouver l'emploi en l'absence de croissance. Cet ouvrage est un véritable « couteau suisse » mis à disposition des directions des ressources humaines.

(« Le Monde Eco & entreprises » du 29 novembre 2013, extraits.)

Julie Clarini et Anne Rodier


  Télécharger le pdf


Des livres pour changer l'entreprise

Le Monde Eco et Entreprise
30/09/2014

Global burn-out, Le Travail invisible, L'Adieu au chômage, l'édition 2014 du Prix du livre RH peut apparaître comme une vision doloriste du travail, éloignée des dynamiques qui font le quotidien des entreprises. Ces livres sont pourtant au coeur des problématiques du marché du travail : qualité de vie au travail, productivité, valeur ajoutée, précarisation. Mais quelle pertinence ont-ils pour agir en entreprise, pour sortir des dérives dénoncées, régler un conflit ou rénover la gouvernance ?

Les livres de management permettent aux DRH de prendre de la distance, explique Jean-Christophe Sciberras, président de l'Association nationale des DRH (ANDRH). « L'utilité d'un livre de management est à la fois d'apporter au DRH une vue d'hélicoptère, un recul, une réflexion, et de disposer d'éléments de comparaison - y compris quantitatifs - qu'il n'a pas le temps de collecter lui-même. La caractéristique de l'univers de l'entreprise, c'est le pragmatisme, poursuit-il. Il y a des livres de sociologues dont la connaissance de l'entreprise, très externe, n'est guère opérationnelle. En revanche, lire un travail de chercheur sur tout ce qui a été écrit sur l'incidence de l'égalité hommes-femmes, sur la performance de l'entreprise quand on doit convaincre de fixer des quotas pour progresser, par exemple, c'est utile. »

Au sein de l'entreprise, les écrits des théoriciens et des praticiens ne jouent pas le même rôle. Face à un conflit collectif, la recherche académique s'impose comme la lecture-clé pour avoir une compréhension plus fine du comportement du corps social. « Introduction à la pensée complexe, d'Edgar Morin [Seuil, 2005] vous fait réfléchir à la nécessité de prendre du recul par rapport à une situation conflictuelle », note Jean-Marc Mickeler, associé DRH groupe chez Deloitte. « Avoir conscience de l'utilité sociale de chacun est essentiel », ajoute Antoine Morgaut, directeur général Europe du cabinet de recrutement Robert Walters. « Le management a une responsabilité de création de valeurs », précise-t-il.

Les directeurs des ressources humaines disent lire deux à cinq ouvrages de management par an en moyenne, notamment pour l'analyse du corps social faite par les théoriciens de toutes disciplines (philosophie, sociologie, anthropologie). « Ce ne sont pas les livres de consultants qui me poussent à agir, mais la recherche académique, témoigne Jean Agulhon, le DRH France de Renault. Quand un auteur n'a pas grand-chose à voir avec le monde de l'entreprise, comme un philosophe, son approche particulière aide à décaler le regard. C'est intéressant car, face à un problème, la réponse est là où ne on la cherche pas. »

Et cette réponse est d'autant plus crédible aux yeux d'une direction financière ou du comité exécutif de l'entreprise qu'elle s'appuie « sur une recherche solide pour passer à l'acte », explique Jean-Christophe Sciberras. Les ouvrages de management permettent ainsi de renforcer un argumentaire pour régler un problème ou pour lancer un nouveau projet. « D'une lecture, deux ou cinq ans après, peut naître un projet, observe Jean Agulhon. Ce sont les livres sortis il y a une dizaine d'années, traitant de l'impact à attendre du papy-boom sur la mobilité professionnelle, qui inspirent les projets actuels. »

Les livres de praticiens ont pour eux la force du témoignage : en particulier quand il s'agit de vérifier que la politique menée au sein de l'entreprise est dans la bonne voie. « En lisant Itinéraire d'un DRH gâté, de Jean-Luc Vergne [Eyrolles, 2013], je me suis retrouvé, reconnaît Jean-Marc Mickeler. Je me suis reconnu dans certaines situations d'écoute des collaborateurs. Ça m'a conforté sur notre façon de faire. Et c'est d'être ainsi confortée dans sa politique qui permet à l'entreprise d'innover. »

Le thème du changement dans l'entreprise est aujourd'hui largement partagé. Il commence même à gagner les salariés. A quoi ressemblera le travail demain ? ; l'essai de Sandra Enlart, la directrice d'Entreprise & Personnel, connaît ainsi un grand succès. « Plus de 4 000 exemplaires ont déjà été vendus, contre une moyenne de 1 500 par an pour une vente ordinaire », indique Odile Marion, directrice éditoriale chez Dunod. Alors que, de tout temps, les livres de management s'adressaient essentiellement aux professionnels du secteur, aujourd'hui, ils touchent aussi le grand public.

Anne Rodier


  Télécharger le pdf


Pierre-Yves Gomez : « L'entreprise a perdu de vue la réalité du travail »

Le Monde Eco et Entreprise
02/10/2014

Pierre-Yves Gomez, lauréat du prix du livre RH 2014, est professeur à EM Lyon Business School et directeur de l'Institut français de gouvernement des entreprises. Le Prix du livre RH 2014 a récompensé, mardi 30 septembre, votre dernier essai, intitulé « Le Travail invisible, enquête sur une disparition ». Qu'appelez-vous travail invisible ?

C'est le fait que le travail soit devenu invisible à ceux qui sont chargés de l'organiser, de le gérer, de le manager. Ils voient des tableaux, des ratios, des résultats, mais ils ne voient plus le travail tel qu'il se fait. Souvent, l'activité ne se réalise d'ailleurs même plus sur le lieu de travail.

Quelles sont les conséquences pour l'entreprise et donc pour l'économie ?

Derrière leurs écrans, les manageurs ne voient plus comment valoriser le travail réel, car ils ne voient plus où sont les sources de valorisation. Ce qui s'est traduit par une stagnation de la productivité, qui apparaît assez nettement à partir de 2005 dans tous les pays industrialisés.

Vous rendez la financiarisation de l'économie responsable de cette disparition d'une partie importante du travail. Pourquoi ?

L'économie financiarisée a forgé son discours, son langage sur des matrices. Son ordre social, abstrait, ne communique pas entre êtres humains mais entre les résultats attendus par des outils de gestion. C'est un ordre très technologique conçu par la financiarisation pour la financiarisation. Dès lors, ce n'est plus le travail qui a été exploité, mais l'idée qu'on s'en fait, son artefact, le simulacre rendu par les tableaux de bord.

Le décalage entre le travail tel qu'il se fait et tel qu'il est restitué dans l'économie n'a ainsi cessé de croître durant des années. La valorisation du travail réel a atteint ses limites. La crise économique est de fait une crise du travail, plus précisément du mode d'exploitation du travail. L'évaluation financière n'a plus grand-chose à voir avec le travail réellement produit et les sources de création de valeur qu'il recèle.

De quel travail parlez-vous ?

Le travail est ce qui fait société, ce qui permet à des humains d'avoir un statut et donc une dignité, d'être utile relativement à ce qu'ils savent faire et enfin, collectivement, d'être solidaires. Une des dimensions du travail est de réaliser le « sujet ». Je suis « la personne qui travaille », qui se réalise dans son emploi. Puis, il y a une dimension objective : le travail ne se fait pas pour soi, mais pour l'autre, en vue de réaliser quelque chose. Enfin, on ne travaille jamais seul, on est dépendant du travail des autres.

Dans ces trois dimensions subjective, objective et collective, le travail a une forte épaisseur anthropologique qui n'est plus perçue dans l'entreprise. La financiarisation a hypertrophié la dimension objective du travail en la réduisant à une évaluation très limitative de la performance. Et il ne reste plus que ça ! Cette « réduction » du travail a rendu invisible le travail réel, dans toutes ses dimensions. C'est parce que la dimension sociale et humaine a été oubliée qu'il y a eu une conséquence économique. Car, à la base, c'est le travail humain qui crée la valeur économique.

Le reporting (communication des données) est pourtant nécessaire pour communiquer sur les résultats de l'entreprise. Comment rendre au travail sa visibilité dans toutes ses dimensions ?

Afin de retourner la tendance, la gestion du travail doit partir de la réalité du travail dans ses trois dimensions avant de fixer les objectifs. Plutôt que d'essayer de cadrer le travail dans les normes, il faut dans un premier temps l'observer, pour le valoriser dans un second temps, et enfin dégager des règles éventuelles. Par exemple, j'observe le travail d'un guichetier puis j'en dégage des normes pour l'aider, pour valoriser ce travail. Or jusqu'à présent le siège déterminait des normes de vente et les guichetiers devaient s'y plier. Depuis le début de la crise, des entreprises de plus en plus nombreuses commencent à rendre au travail sa visibilité.

Autant dans le privé que dans le public ?

Les entreprises publiques ont dix ans de retard par rapport au privé. Elles sont encore en train de digérer la financiarisation avec un handicap supplémentaire, une crise de sens du service public, alors que la dynamique dans le privé s'inverse déjà.

Quels conseils donneriez-vous aux DRH aujourd'hui pour rendre au travail toute sa visibilité ?

Un management qui s'ancre dans la réalité du travail, ce n'est pas une question de temps de travail, mais de reconnaissance. La solution vient de la prise en considération de ce que fait le salarié, du « comment est fait » le travail, du service rendu pour augmenter la création de valeur. Pris dans un système de contraintes et d'objectifs, le collaborateur n'est pas incité à coopérer.

Finalement, il n'y a plus d'entreprise mais une collection. Chez Air France, par exemple, on n'est pas obligé d'accomplir les mêmes gestes dans tous les avions, d'avoir le même nombre de pilotes, les mêmes services. C'est l'analyse du travail réel qui donne la solution.

La considération du travail implique enfin de le prendre en compte aussi dans la gouvernance de l'entreprise, pour en fixer la stratégie. Et, malgré la loi de 2013, il y a encore bien peu d'administrateurs salariés en France !


  Télécharger le pdf