L'emploi n'est plus une richesse

Le Monde Eco et entreprise
03/10/2017

Ni quatrième révolution industrielle ni fin du ­salariat, la profonde métamorphose que la société est en train de vivre serait le dépassement de « la dernière phase du capitalisme », écrit le socio­logue et philosophe Raphaël Liogier. La robotisation, l'intelligence artificielle et les transformations ­numériques de la société détruisent plus d'emplois ­qu'elles n'en créent, mais ce n'est pas un problème. Il faut se libérer de l'emploi, affirme-t-il, car « l'emploi n'est pas une richesse ». Son essai Sans emploi, ­condition de l'homme postindustriel repense l'avenir du travail dans une analyse prospective fondée sur cette hypothèse.

Un postulat déjà posé par des confrères comme le sociologue Pierre-Yves Gomez (Intelligence du travail, éd. Desclée de Brouwer, 2016) ou le philosophe Bernard Stiegler (La Société automatique : l'avenir du travail, éd. Fayard, 2015), mais qui mène Raphaël Liogier à d'autres conclusions.

Il revient, comme eux, sur l'évolution de la place du travail dans la société, la distinction entre emploi (activité rémunérée) et travail (activité) et la nécessité de modifier la redistribution de la richesse, ­puisque nous entrons dans un monde sans emploi.

Mais la comparaison s'arrête là. Pour Raphaël ­Liogier, la métamorphose de la société prend sa source dans l'essor de l'économie d'abondance qui change la valeur des objets et des services. Le prix varie désormais en fonction du « désir d'être » qui a pris le pas sur le désir de survivre et de vivre, ­affirme-t-il en substance. Il peut donc suivre des ­fluctuations dignes du marché de l'art.

Raphaël Liogier propose de réformer le système de répartition de la richesse pour retourner la tendance à l'accroissement des inégalités. Une véritable révolution fiscale pour mettre fin au culte de l'emploi.p

A. Rr


Plongée dans l'histoire du management

Le Monde Eco et entreprise
03/10/2017

Le management domine-t-il le monde ? Dans Le Maniement des hommes, Thibault Le Texier, chercheur du groupe de recherche en droit, économie et gestion de l'université Nice-Sophia-Antipolis (Gredeg), analyse comment le management né dans la sphère domestique s'est étendu à l'entreprise, puis à toutes sortes d'organisations. Les techniques de gestion « apolitique et cultu­rellement neutre » se sont imposées au nom d'une ­efficacité qui serait porteuse de progrès, explique-t-il.

Son essai est une plongée dans l'histoire du management, qui illustre comment, après avoir tenté de « gouverner les hommes en administrant les choses », la « rationalité instrumentale » a été appliquée aux êtres humains et les a assujettis, en les réduisant à une matière ­première à rentabiliser : une ressource humaine. « Dans le schéma taylorien, le tour de main [des prolétaires] est capté par le personnel encadrant et, une fois standardisé, il est réinjecté dans des arrangements matériels, sociaux et normatifs », rappelle Thibault Le Texier.

L'ouvrage, qui révèle la pérennité du taylorisme jusque dans le management contemporain, aborde la gestion d'entreprise comme un modèle d'exercice du pouvoir qui s'appliquerait aux écoles, aux hôpitaux, voire à l'Etat. Le propos est porté par d'abondantes références histo­riques et de nombreux exemples concrets. En revanche, il est desservi par le goût prononcé de l'auteur pour les énumérations. Une citation pour l'exemple : « Les théoriciens de cette nouvelle panacée administrative ­subordonnent ainsi l'amélioration des performances de l'Etat à la "mise en concurrence" des services publics entre eux et, avec des organismes privés, au lancement de "partenariats" entre le secteur public et le privé, à la création d'"organisations semi-autonomes" chargées du "volet opérationnel" des politiques, à la "contractualisation" des agents de l'Etat, à la multiplication des "contrôles financiers et managériaux"(...) » Dommage. 

A. Rr


La maladie dans le monde de l'entreprise

Le Monde Eco et entreprise
03/10/2017

Comment travailler avec une maladie chronique ?

Dans leur essai Que font les 10 millions de malades ?, la psychologue du travail Dominique Lhuilier et la sociologue Anne-Marie Waser, toutes deux professeures au CNAM (Conservatoire national des arts et métiers), s'appuient sur plusieurs enquêtes pour détailler le retour à l'emploi, les conditions de ­travail et l'évolution des trajectoires professionnelles de salariés atteints d'une maladie chronique.

La norme du travail veut que le malade sorte de l'entreprise. Les auteures invitent à revenir sur ce postulat et réfléchir à de nouvelles règles qui laisseraient une vraie place au malade chronique, afin qu'il puisse se projeter dans l'avenir. Elles analysent les dilemmes auxquels ces personnes sont confrontées pour « vivre avec » dans la durée, selon l'entreprise, son management, leur fonction et la stabilité de leur emploi. « La précarité sanitaire amplifie la précarité sociale... et réciproquement », rappellent-elles.

Travailler avec une maladie chronique, c'est d'abord choisir de se maintenir au travail, car « le travail favorise une euphémisation, voire un déni de la maladie. (...)un rapport différencié au corps, à la maladie, au soin et à la vulnérabilité », et que « seule la sollicitation permet le développement des ressources psychiques nécessaires à la lutte contre la maladie », écrivent-elles.

Mais sous quelle forme privilégier le maintien en emploi : télétravail, mi-temps thérapeutique, aménagement du poste ?

Que font 10 millions de malades ? aborde les difficultés rencontrées pour trouver sa place dans l'organisation de travail, sans alourdir la charge de travail des collègues. L'ouvrage donne à lire des expériences inno­vantes apportées par les employeurs qui ont su sortir de l'amalgame fréquent en entreprise entre toutes les fragilités : sociales, familiales ou liées à la santé.

A. rr


Savoir pourquoi nous travaillons

Le Monde Eco et entreprise
03/10/2017

« La guerre des deux cités » a commencé. « Dans les ­coulisses, le travail assure une oeuvre intensive qui est de produire ce que la cité consomme. Masquer cela, c'est amputer le travailleur de la puissance émancipatrice de son travail. » Par cette phrase, l'économiste et ­spécialiste du management Pierre-Yves Gomez ­présente les parties prenantes à ce conflit : la cité du travailleur, qui a pour projet de fabriquer ce qui est utile à la vie ­collective, la cité du consommateur, le ­travail et le travailleur.

Le titre de son dernier essai, Intelligence du travail, n'est pas un leurre, il s'agit bien d'une analyse sur le travail, sur ses origines, sur la condition du ­travailleur - celle qui « permet ou non aux travailleurs d'avoir ­l'intelligence de [leurs] actes », écrit-il. Car une communauté dont les membres sont devenus « incapables de formuler la raison de leur inter­dépendance par le travail » se dissout, alerte-t-il. Pierre-Yves Gomez distingue le travail « éman­cipateur » du travail « aliénant », celui qui soumet le travailleur « à un ordre social ou à des techniques qui lui imposent leur rythme ».

C'est ce qui arrive, par exemple, lorsque des acteurs économiques s'approprient des interfaces numé­riques pour faire travailler des milliers de ­personnes « pour un dessein qui leur échappe ». Ou lorsque des outils de gestion organisent le travail et le standardisent au point que le travailleur ne sait plus pourquoi il travaille. Et, lorsque l'utilité du travail ne se résume qu'à « ce qui trouve consommateur », le travailleur est soumis à un ordre abstrait et la société de consommation entre dans une course folle, déconnectée des besoins de la société. « Nos choix quant à ce qui est utile et ­nécessaire (...) déterminent notre vivre-ensemble », souligne-t-il.

A. Rr


L'urgence de « dire » le travail

Le Monde Eco et entreprise
03/10/2017

Il est urgent de « dire » le ­travail : l'identifier, le décrire, le reconnaître, perdu au milieu des algorithmes, des indicateurs instaurés par le management, et des robots déjà bien ­implantés sur les sites industriels. C'est ce qui ressort de ­l'édition 2017 du Prix du livre RH.

Ce prix, créé par Syntec Recrutement en partenariat avec Le Monde et Sciences Po, récompense chaque année ­depuis 2000, l'ouvrage le plus pertinent pour faire avancer la réflexion sur le management et améliorer les pratiques en ­entreprise. Les quatre nominés 2017 sont ­Intelligence du travail, de ­Pierre-Yves Gomez, Sans ­emploi, de ­Raphaël Liogier, Que font les 10 millions de malades ?, de ­Dominique Lhuilier et Anne-Marie ­Waser, et Le Maniement des hommes, de ­Thibault Le Texier. Le nom du lauréat sera ­révélé lors de la ­cérémonie de ­remise du prix, mardi 3 octobre.

Les étudiants du master de ­Sciences Po qui passent leur ­année à lire et débattre de la ­centaine d'ouvrages réunis par les éditeurs et les partenaires du prix ont ­sélectionné cette année deux essais sur le concept de ­travail et sa place dans la société, un ­troisième sur la maladie au travail et un quatrième sur la ­rationalité managériale.

Le « désir d'être »

Tous ces ouvrages soulignent, ­chacun à sa façon, une part du travail qu'on ne prend pas en compte : celui qui existe en ­dehors de l'emploi, celui qui n'est pas identifié dans le profil de poste, ­celui qui n'est pas mesuré par les manageurs ou simplement celui qui reste inaperçu. Dans ­Intelligence du travail, le spécialiste en management ­Pierre-Yves Gomez explique qu'on a perdu de vue le sens du travail. Ce sens ­recherché par les cadres millennium et les autres, mais aussi la raison d'être du ­travail pour « faire ­société », son ­utilité sociale.

Dans Sans emploi - condition de l'homme postindustriel, le philosophe Raphaël Liogier ­appuie sa réflexion sur le constat que la productivité s'accroît sans le travail humain, avec les robots, les algorithmes, l'intelligence arti­ficielle, et qu'il faut donc se libérer de l'emploi, pour se réaliser dif­féremment, car c'est désormais le « désir d'être » qui guide le monde.

Le travail va bien au-delà de l'emploi. Quel que soit le bien-fondé de ces thèses, elles invitent à regarder de plus près ce que ­recouvre le concept de travail pour mieux l'appréhender et le remettre au service de la société.

Le chercheur Thibault Le Texier, auteur du Maniement des hommes, qui retrace l'histoire du ­management, décrit, quant à lui, en quoi la rationalité managériale a été destructrice, en réduisant l'entreprise et le travail à un monde de chiffres, où même­ ­l'humain est traduit en capital.

Enfin, dans Que font les 10 millions de malades ?, la psychologue Dominique Lhuilier et la sociologue Anne-Marie Waser dénoncent l'exclusion des malades de l'entreprise. La norme du travail sort le malade de l'entreprise, alors même que les malades chroniques, de plus en plus nombreux, apportent des retours d'expérience sur la gestion de la vulnérabilité au travail, largement partagée et rarement exprimée. Selon le baromètre annuel de l'association Cancer@Work, 55 % des ­salariés affirment que la maladie est taboue dans l'entreprise.

La parole au travail peut pourtant apporter une aide ­précieuse. Ainsi, « les individus qui expriment leur peur et leurs fragilités personnelles aident ­davantage leurs collègues à ­prendre conscience du fonctionnement pervers de l'organisation », ­écrivent Yvan Barel et ­Sandrine Frémeaux, dans l'ouvrage collectif Les Peurs au travail (éd. Octares, 226 p., 23 euros).

Ces quatre essais identifient les dynamiques économiques et ­sociétales (la financiarisation de l'économie, la fragmentation du travail, le management par la norme), qui ont considérablement réduit la connaissance du travail, emmenant à la dérive des salariés en perte de sens.

Une tendance apparemment bien perçue par les étudiants en management du master de ­Sciences Po. Les nominés 2017 ­redonnent de la visibilité au ­travail dans toutes ses dimensions et démontrent l'importance de mieux dire le travail, avant de définir toute stratégie managériale. Juste une illustration, le cas ­d'Anne-Sophie Tuszynski, fondatrice de ­Cancer@Work, qui en fait l'expérience chaque jour depuis 2011. Elle travaillait depuis quinze ans au développement des entreprises dans un cabinet de conseil (conseil, stratégie, ­chasseur de ­têtes), lorsqu'elle a ­développé un cancer et découvert que la gestion des maladies chroniques au travail était un ­problème croissant pour les directions des ressources humaines.

Accompagner les malades

« De par ma fonction, les entreprises clientes se sont autorisées à me solliciter pour savoir comment faire avec les malades du cancer, comment créer un environnement qui permette une reprise en douceur, sans les dévaloriser », dit-elle, car le plus souvent les salariés souhaitent rester en emploi.

C'est ainsi qu'elle en est venue à créer le club d'entreprises ­Cancer@Work qui part de l'identification du travail sous toutes ses facettes pour repenser les ­organisations du travail en in­tégrant les salariés fragilisés.

L'observation précise du travail dans sa réalisation quotidienne a ainsi permis à une entreprise de fabrication de flacons d'isoler tous les travaux qui demandaient des séries courtes et précises, et de rendre une chaîne de production haut de gamme ­accessible aux ­salariés fragilisés.

Les entreprises de Cancer@Work dont Axa, la SNCF, ­Altran, Elior et Novartis, avaient rejeté d'emblée toute posture de charité, convaincues que l'entreprise, les malades et la société civile ont tout à gagner au maintien en emploi, ou plutôt au travail.

Anne Rodier