Récits d'amoureux du travail

Le Monde Eco et entreprise
04/10/2018

« Pour moi, être prof, ce n'est pas parler tranquillement devant des gens qui écoutent, témoigne Evelyne Bechtold-Rognon, professeure de philosophie. Evidemment, les élèves travaillent pour leur avenir. Mais là, à l'instant T, à 8 h 35, au saut du lit, pour qu'ils aient envie de faire l'effort de comprendre ce texte de Pascal (...) et de me croire quand je leur dis "Ça va être passionnant,ça va vous aider à penser votre propre vie", il faut vraiment qu'il y ait quelque chose de l'ordredu plaisir d'être là. »

Dire le travail, le rendre visible dans toutes ses dimensions à partir du « faire » au quotidien, c'est l'aventure dans laquelle s'est lancé Patrice Bride en 2015, et qui est à l'origine du livre Vous faites quoi dans la vie ?, un recueil de témoignages cosigné en 2017 avec Pierre Madiot, comme lui ancien rédacteur en chef des Cahiers pédagogiques. Durant deux ans, les auteurs sont allés à la rencontre de travailleurs de toute sorte : salariés, indépendants, des secteurs privé et public. Ils les ont écoutés pour transmettre tout ce qui se joue dans le travail : le projet collectif, les innovations individuelles, l'évolution des rapports hiérarchiques et de l'organisation du travail.

Leur ouvrage pointe avec justesse les non-dits du travail et décrit les petits riens qui facilitent les relations professionnelles, qui rendent l'organisation et la production du travail possibles.

Ces récits du quotidien permettent de comprendre comment les trains arrivent à l'heure (ou pas) malgré les feuilles mortes, ou comment les patients arrivent à se faire soigner dans les hôpitaux débordés. Vous faites quoi dans la vie ? plonge le lecteur dans la complexité et l'intimité du travail en dévoilant la part noble de tous les métiers abordés.

A. RR


Le rapport à l'emploi à l'ère numérique

Le Monde Eco et entreprise
04/10/2018

Les mutations des formes du travail sont-elles la conséquence de la numérisation de l'ensemble des activités humaines ? C'est précisément à ces deux problèmes que le sociologue Patrice Flichy s'est attaqué dans un livre très documenté. On y trouve tous les éléments d'une enquête sur la signification du travail dans un monde étrange - le nôtre ! -, où les plus grandes multinationales se présentent comme des temples de la contre-culture, attentives à l'épanouissement de leurs employés.

Afin de saisir ce qui se joue là, Patrice Flichy propose d'abord de se confronter à l'opposition, sur laquelle se sont beaucoup appuyées les sciences sociales, entre labeur et loisir, plus floue, pour lui, qu'il n'y paraît. Le loisir s'apparente souvent à un « autre travail » : le jardinage, le bricolage ou la cuisine, comme tant d'autres loisirs « sérieux », ont, par exemple, souvent été jadis sources de revenus.

Tout un pan de notre rapport au travail contemporain hérite d'ailleurs des mouvements qui ont promu le travail autonome, le do it yourself. Patrice Flichy en retrace la genèse, avant de démontrer que la voie des makers est en passe de devenir l'avenir du travail. Son ouvrage met en évidence les révolutions sociales, économiques et culturelles dont la numérisation de l'activité est porteuse. Les plates-formes d'échanges entre particuliers sont au coeur de l'enquête : elles facilitent, selon lui, la création de communautés d'intérêt ou le partage des connaissances.

L'« autre travail » des anciens ouvriers d'usine devient pour le sociologue un « travail ouvert », autoproduit et « libre. Le prix à payer pour les individus est évidemment celui de la précarité. Certains feront de leur « travail ouvert » une véritable carrière. D'autres resteront des « outsiders », malgré la promesse faite par ces plates-formes d'un renversement des règles du jeu économique.

Gilles Bastin


L'égalité en perspective

Le Monde Eco et entreprise
04/10/2018

« Au rythme actuel, il faudra attendre encore plus d'un siècle et demi au niveau mondial avant que les écarts de salaire entre femmes et hommes disparaissent. » Cette lointaine perspective décrite par Christophe Falcoz, professeur associé à l'IEA Lyon, ne l'a pas découragé pour se lancer dans l'étude de « l'égalité réelle » entre les femmes et les hommes au travail.

Son manuel L'Egalité femmes-hommes au travail analyse les concepts de parité, de mixité et d'égalité pour aider les entreprises à établir un diagnostic précis, indispensable pour avancer efficacement vers une « égalité réelle ». Comment ? En redéfinissant, par exemple, les classifications, les grilles de compétences et les échelles de promotion.

Pour Christophe Falcoz, la France est aujourd'hui « au milieu du gué », avec des écarts de salaires qui se résorbent, mais, lentement et surtout, des femmes qui restent cantonnées dans un petit nombre de métiers. Ainsi, « seuls 19 métiers sur 86 sont mixtes ». L'observation des pratiques des entreprises montre en quoi la confusion, parfois sciemment entretenue, entre mixité et égalité peut-être source d'effets pervers.

Son ouvrage rappelle ce qui, jusqu'ici, a permis d'avancer vers l'égalité, à savoir les évolutions législatives. A la sortie de la seconde guerre mondiale, les arrêtés Parodi (1945) ont ainsi fait disparaître la référence au salaire féminin. Plus récemment, la loi Copé-Zimmerman introduisit le quota de femmes dans les conseils d'administration. Mais les écarts de salaires restent importants et augmentent avec l'âge et les responsabilités.

L'auteur accorde une place primordiale au rôle des responsables des ressources humaines, dans le cadre des politiques de rémunération et de recrutement, pour « favoriser une vision du vivre-ensemble ». Car, pour Christophe Falcoz, l'égalité réelle ne se joue pas entre les femmes et les hommes, mais passe par une maîtrise de la complexité de la fabrique des genres.

A. RR


Pourquoi les salariés se droguent-ils ?

Le Monde Eco et entreprise
04/10/2018

Cannabis, amphétamines, alcool ? Quand la transformation du travail semble impossible, la transformation de soi apparaît comme une alternative. L'essai Se doper pour travailler (Erès) le démontre à travers plusieurs enquêtes de terrain sur l'usage des substances psychoactives (SPA) au travail, dans le BTP, la police, dans les cabinets d'avocats, dans les aéroports, en France, et à l'international. L'objectif de l'ouvrage est d'ancrer la prévention à l'analyse du travail réel dans une approche multidisciplinaire (sociologique, juridique, psychologique, etc.). Car « les usages de SPA répondent aux enjeux de l'activité de travail », souligne Dominique Lhuilier. Se doper pour travailler est le résultat d'un travail collectif, mené sous la direction des chercheurs Renaud Crespin (CNRS), Dominique Lhuilier (CNAM) et Gladys Lutz. Il décrit un phénomène d'une ampleur considérable et identifie les motivations des « consommateurs », les fonctions professionnelles du recours aux substances psychoactives, ainsi que les réflexions menées dans les entreprises sur l'organisation d'une action syndicale possible pour protéger les salariés, car l'enjeu de santé publique est important. Le dopage au quotidien « est très fréquent », affirment les auteurs. Il n'est pas généralisé, mais il n'est réservé ni à une catégorie socio-professionnelle ni à un secteur d'activité.

Pourquoi ? Pour se dépasser, pour supporter la souffrance physique ou psychique, pour s'intégrer à une équipe, bref pour rester adaptés aux conditions de leur emploi. « Les produits leur permettent de trouver l'énergie qui leur fait défaut, la concentration qu'ils espèrentet la productivité qu'ils recherchent ou qui leur estdemandée », écrit le psychiatre addictologue Michel Hautefeuille. La responsabilité du management est clairement établie. Mais les auteurs mettent surtout en garde contre l'individualisation du phénomène qui empêche l'analyse objective des interrelations entre travail et dopage, et donc toute politique de prévention.

A. RR


L'individu ballotté par les mutations du travail

Le Monde Eco et entreprise
04/10/2018

Le fait de faire la tâche qui est la nôtre et de ne point être un touche-à-tout est justice » :cette réflexion que nous offre Platon dans La République est furieusement actuelle pour un DRH confronté aux mutations du travail nécessaires pour intégrer l'intelligence artificielle et autres nouvelles technologies dans leur entreprise. Dans la perspective d'une profonde refonte de l'organisation, quelle place doit avoir chaque salarié ? Chacun doit-il avoir sa propre tâche et s'y tenir ? Faut-il favoriser la polyvalence, au risque de brouiller les frontières entre les métiers ? Le salarié doit-il étendre son activité au-delà de l'entreprise ? Que dit la ­littérature managériale du devenir de l'individu ?

L'édition 2018 du Prix du livre RH, qui récompense chaque année le meilleur ouvrage en ressources humaines, apporte des éléments de réponse, en abordant des sujets aussi divers que le déplacement des frontières entre le travail et l'activité personnelle à l'heure où n'importe quelle ­microtâche se monnaye sur une plate-forme numérique ; la banalisation de l'addiction en entreprise pour résister au stress, pour « faire le job », mais aussi comme facteur d'intégration dans une communauté professionnelle ; les ressorts de l'engagement au travail ; et enfin la complexité de la fabrique des différences femmes-hommes dans l'entreprise.

Casser les silos

Dans son essai Les Nouvelles Frontières du travail à l'ère numérique (Seuil), le sociologue Patrice Flichy revient sur la banalisation de la polyactivité, interroge les liens ­entre hobby, passion et travail. Avec le numérique, chaque individu peut augmenter son domaine d'activité en mobilisant de nouvelles compétences acquises par autodidaxie. Pour le sociologue, c'est la notion de travail qui change pour devenir « l'ensemble des engagements dans le faire ». Mais, pour l'individu, les repères se brouillent. Sa juste place est-elle dans l'organisation ? En dehors ? Les deux ?

Les ouvrages nommés sont révélateurs de l'évolution de la place de l'individu dans l'organisation du travail. Les entreprises se réorganisent pour casser les silos, s'efforcent d'introduire davantage d'horizontalité dans les processus de décision pour valoriser toutes les expertises et multiplient les partenariats avec les start-up. L'idée étant de profiter de la fragmentation du travail et de l'accélération de la circulation de l'information rendues possibles par les nouvelles technologies pour faciliter les retours de ter­rain et l'approche multidisciplinaire.

Les salariés sont ainsi invités à s'exprimer, puis à collaborer, en dehors de leur domaine de compétence. Chez l'assureur SwissLife France, par exemple, les experts-comptables s'initient au code et les informaticiens à la gestion ­financière pour créer ensemble d'efficaces algorithmes. Autre exemple, IBM a travaillé durant trois ans à former 350 « dompteurs d'intelligence artificielle », comme les nomme le président d'IBM France, Nicolas Sekkaki. Il s'agit d'équipes hétérogènes composées de compétences en data sciences, en environnement des plates-formes, en RH et dans un domaine industriel. « Ces salariés gardent leur expertise, mais sont capables de faire des passerelles avec les quatre domaines de compétences », précise-t-il.

Mais cette flexibilité peut amener l'individu à se sentir ballotté dans l'organisation. Deux des ouvrages distingués, le recueil de récits Vous faites quoi dans la vie ? (Editions de l'Atelier), de Patrice Bride et Pierre Madiot, et le manuel L'Egalité femmes-hommes au travail (Editions EMS Management & Société),de Christophe Falcoz, mettent en évidence l'importance de prendre en compte la complexité individuelle dans l'organisation globale du travail.

« Rompre positivement »

L'ouvrage collectif Se doper pour travailler (Erès), réalisé sous la ­direction de Renaud Crespin, ­Dominique Lhuilier et Gladys Lutz, constate déjà les dégâts des mutations du travail. Avec la fragmentation et l'intensification du travail, l'individuali­sation de la performance et la précarisation, le dopage au travail s'est banalisé.

Les salariés tentent de tenir leur place dans l'organisation en recourant aux psychotropes pour calmer la fatigue, l'ennui, l'angoisse, ou, au contraire, pour se stimuler ou pour récupérer. « Le travail peut déclencher, renforcer ou maintenir le problème [d'addiction], il peut aussi le rompre positivement. Et cela dépend de la façon dont il sera organisé », explique la sociologue Maria Elizabeth Antunes Lima, une des auteurs.

Les apports de l'intelligence artificielle exigent des directions des ressources humaines une fine approche de la notion de travail, pour que chacun trouve sa juste place. Faute de quoi, une séduisante innovation managériale pourrait devenir source de perte d'identité, d'instabilité professionnelle et donc de stress dans un rythme de travail accéléré.

Anne Rodier


Un an de lecture et de débats

Le Monde Eco et entreprise
04/10/2018

Créé en 2000 par Syntec Recrutement en partenariat avec Sciences Po et Le Monde, le Prix du livre RH est le fruit d'un an de lectures croisées et de débats sur la production 2017 des maisons d'édition françaises en essais, manuels, enquêtes, présélectionnés par les étudiants en master en management de Sciences Po à partir de six critères : la nouveauté du sujet ; la qualité du traitement et son argumentation ; l'explication et le fondement scientifique ; la lisibilité ; l'apport à la réflexion, bien sûr ; et, enfin, la pertinence pour l'action, à laquelle les DRH sont très attentifs.